On fume, on boit pour oublier, oublier en profitant. On affiche tous le même sourire, celui qui nous décroche la mâchoire, on tente de cacher notre névrose, mais on sait très bien ce que pense l'ami d'à côté. On ne veut pas le dire, on le regarde, on ne dit rien, un simple regard, et on comprend. On dépasse les limites, on est fier, on savoure. On s'interdit de réfléchir, on continue à boire et à fumer, on profite de ces moments que la vie nous offre avec un seul but : celui d'oublier le dégoût dans lequel on vit.
On se sent mal, incompris, on étouffe. On tente de trouver des solutions à nos problèmes, on croit les avoir trouvées, la vie nous parait alors toute rose, puis, c'est la rechute. On s'est trompé, la plaie qu'on croyait refermée s'est réouverte, agrandie, on souffre, la vie n'est pas toute rose, et les questions sans réponses continuent de s'accroître. On enchaîne les faux pas, on brave les interdits, dépasse les limites, à quoi bon avoir peur, nous n'avons plus rien à perdre. L'espoir fait vivre, alors on espère, plus fort que tout, on y croit, mais on ne fait que perdre notre temps. On est fatigué, lasse, les combats et introspections nous usent, on se laisse aller, on abandonne; sans jamais oublier pourquoi on en est arrivé là.
Et après cela, on devra faire un choix. Celui de continuer, continuer à croire, continuer à espérer, continuer à se battre contre nos démons, même avec un coeur brisé ou manquant, ou bien se laisser porter et laisser la Vie décider pour nous. Le choix n'est-il pas vite fait ? Alors, on profite, picore, savoure. La Vie semble croustiller entre nos dents, on la mord pleinement, sans se soucier d'une éventuelle rechute, car on sait qu'elle arrivera tôt ou tard. Au jour le jour, telle est notre devise. On avance, vivant chaque jour comme s'il s'agissait du dernier, nos sentiments, nos choix, tout se joue à pile ou face. On est atteint d'une instabilité et d'une fragilité déconcertantes, on continue de paraître fort, paraître tout court, attendant l'heure H, celle qui nous permettra enfin de nous délivrer de toutes nos souffrances.
Et dans le fond, c'est peut-être bien cela la Vie. Paraître, tout en étant. Paraître fort, en étant faible. Paraître, puis disparaître.
Et puis un jour, quelque chose nous fait changer d'avis. Une rencontre. Celle que l'on attendait. On rigole, on s'attache, oubliant ce qu'on s'était promis auparavant. L'être apprécié devient vite l'être aimé. On ne voit que lui, on ne veut plus que lui. Lui seul. Notre coeur bat au rythme du sien, on sourit, on est heureux, on en finit par devenir naïf, aveugle. On est aveuglé, aveuglé par la perfection de cet être qui nous est cher, il nous émeut, nous rend fou, réussit à nous faire oublier ce que nous étions. On lui dit qu'on l'aime, on lui dit trop, ou pas assez, on commence à douter, avant d'ouvrir enfin les yeux : ça y est, on est retombé. On souffre, encore plus qu'avant, l'amour nous a rendu aveugle. La chute, on ne l'avait pas vu venir.
On est là, presque à l'agonie, et on n'a presque plus la force d'enfiler le masque de la personne forte. Avec un coeur déchiré, des doutes plein la tête, des sentiments mal distribués, le masque commence lui aussi à tirer la gueule.
Au final, on se sent comme des espèces de choses qui passent leur vie à douter et à réfléchir même quand il ne faut pas, on se déteste, mais on fait bonne figure. On trouve un exutoire, on s'évade, nos sentiments se donnent en duel, et on les regarde se battre avec autant d'attention que de dégoût. On se lève inutile, et se couche inutile. On a l'impression de passer à côté de plein de choses, on aimerait bien y goûter, mais par simple peur, on refuse de s'y aventurer. Et si on s'y aventure, on s'y rend à reculons, tête baissée, yeux fermés : on est voué à l'échec. On stagne, notre vie semble dénuée d'intérêt et même de sens, nous ne sommes que des choses qui pensent, surtout à elles-mêmes. On s'endort sur ses craintes, tente de trouver une sérénité propice au sommeil, mais au final, on dort mal, car on pense. On pense aux dits et aux non-dits d'antan, on les regrette, on aimerait remonter le temps, et effacer ces faux-pas qui nous dérangent tant. C'est impossible, alors, on oublie, tente d'oublier, puis on finit par trouver le sommeil, et rejoindre les démons que notre inconscient a décidé de nous faire affronter.
On se réveille, précipitamment. On a réussi à dire ce qui ne demandait qu'à sortir la veille :
Je t'aime.
[...]On a mal dormi, comme d'habitude, on a passé la nuit à réfléchir. Nos quelques instants de sommeil nous ont permis de rejoindre ce que l'on craignait tant : une nouvelle réalité, pourtant irréelle. Les mauvais rêves se sont enchaînés, ils ne paraissaient pas improbables, bien au contraire. On tente de mettre cela sur le dos de l'inconscient et de ses choix parfois mal placés, mais les craintes persistent.
Et si tout cela était vrai ?
Alors, le sommeil nous aura fait perdre la tête.
Et l'amour.