Cache-toi, horrible chose.
Le beau m'a eu, je m'incline devant sa mise en scène et le soupçon d'innocence qu'il réussit à faire planer, malgré son immense culpabilité. Il doit être satisfait, autant que je l'ai été en lui disant adieu. Il a le don de plaire, comme j'ai le don de me planter. C'est un véritable monument, il attire du Monde, certains reviennent à la charge, aveuglés par son assurance et sa splendeur. Il a réussi à la fois à me faire sourire et pleurer comme jamais personne n'y était parvenu, à me faire renaître puis à me donner la Mort. Il est fort, il ira loin, il a trop d'intelligence pour pouvoir faire un faux pas. Il continuera à attirer du Monde, et certains de ses anciens ne seront même plus là pour voir ça.
Je jeûne durant vingt-quatre heures, avant de m'empiffrer pendant quarante-huit heures, parfois jusqu'à l'étouffement, mais toujours jusqu'à l'épuisement. Je pleure au réveil, au coucher, et parfois même dans la journée, dans des lieux publics; je m'efforce de faire bonne figure, mais je n'ai plus la force, alors je mange... non, ce n'est pas mon jour aujourd'hui. Je ne fais que fumer, je tente de me réchauffer autour d'une tisane, mais mon coeur reste congelé.
Me lever, traverser les routes, les frontières, les pays, avancer sans me retourner, et dans un seul but : celui d'oublier. Apprendre à remarcher sans trébucher, me reconstruire, éviter les obstacles, continuer à cheminer, à fuir mes démons; continuer à courir, jusqu'à en perdre haleine. Echapper à la réalité qui m'a tant fait souffrir, pour rejoindre un autre Monde, celui où la couleur noire n'existe pas, et où son visage ne me hantera plus. Être sur une île déserte, allongé sur le sable blanc, à admirer mon Amour s'échouer sur la rive d'en face, hurler ma douleur et pleurer sans retenue; périr au soleil, à défaut de crever dans ses bras. Crever d'un Amour démesuré, loin de tout, loin de l'abjecte réalité pour laquelle j'ai accepté de m'éteindre.
Je dois faire un choix : écouter mon coeur, ou écouter ma tête. Malgré les vérités étalées devant moi, le doute persiste, je tente de revenir à la raison, mais mon Amour m'y empêche. Et si toutes ces révélations étaient en rupture avec la réalité, à cette heure précise ? Je serais un bel idiot; mais dans les deux cas, je suis sacrément con. Dois-je donc me rattacher enfin à cette vérité, m'appuyer sur elle pour tourner la page; et donc écouter ma tête ? A ce jour, je n'ai fait qu'écouter mon coeur, et laisser parler mes sentiments. Si je ne l'avais pas fait, je serais déjà mort. Mon coeur me dit d'attendre; attendre la Mort. Et ma tête, quant à elle, est un peu plus radicale : elle veut me la donner.
Je ne dois plus attendre, plus espérer non plus. Je dois bouger, avancer, sortir, m'accorder une nouvelle renaissance; sans jamais regarder derrière. Je dois l'enterrer, réussir à rire lorsque son prénom est prononcé, retrouver le sommeil, arrêter de pleurer pour lui; je dois reprendre ma vie en main, repartir de là où tout a dérapé. Je dois. Mais je n'ai plus la force, ni l'envie. J'écoute le temps qui s'écoule, au même rythme que mon coeur qui s'éteint.