J'ai eu 15/20 à mon Bac Blanc de Français. :)
En le voyant franchir la porte, ce matin à huit heures, j'ai compris qu'il n'était plus le même. Son visage était terne, encore plus que la veille, son regard paraissait vide, il ne souriait plus de la même façon, son air béat avait disparu, et ce depuis plusieurs jours. Je ne lui en ai touché aucun mot, je le connais suffisamment pour savoir que sa réaction aurait été tout sauf bénéfique pour notre relation qui ne tient déjà plus qu'à un fil. Il est fragile, à fleur de peau même, perturbé et perdu, il s'inquiète sans cesse de la seconde suivante; il en oublie de vivre, il se contente d'exister, exister à travers l'écriture. Il parle très peu, lorsqu'il le fait, c'est pour me dire qu'il m'aime, je ne vais pas m'en plaindre, mais je ne parviens pas à m'en satisfaire complètement. Je m'inquiète pour lui, son état de névrosé a tendance à reprendre le dessus en cette sombre saison qu'est l'hiver. De simples rafales de vent, aussi faibles soient elles, ou le simple bruit de la pluie embrassant la vitre réussissent à le dissuader de sortir, et à rester toute la journée chez lui, chez nous, à noircir du papier avec ses pensées perturbées, en même temps qu'il noircit ses poumons en fumant.
Hier au soir, j'étais absent. Je l'ai embrassé sur le crâne, en lui souhaitant une bonne nuit. Il dormait. Ou plutôt, il faisait mine de dormir. Il ne trouve jamais le sommeil, je l'entends se lever la nuit, et rejoindre le salon, dans ce qu'il croit être le plus prenant des silences; en réalité, je n'entends que lui. Il part écrire, et je sais qu'il a profité de mon absence d'hier pour passer la nuit à débattre avec lui-même, à tenter de calmer la prolifération de sentiments qu'il juge insolents, voire nuisibles. D'ailleurs, il a toujours considéré les sentiments comme une chose destructrice, menaçante; il avoue les mépriser, mais il avoue aussi qu'il se sentirait totalement perdu s'il en était dénué. En vue de sa pâleur de ce matin, et du "Moi aussi" qu'il m'a vaguement chuchoté lorsque je lui ai dit que je l'aimais, je ne résiste pas à l'envie d'ouvrir son journal intime. Je me rends directement à la page, aux pages, qu'il a rédigé hier soir, et je vous fait partager ses quelques mots.
Je déborde d'Amour pour lui, et j'en ai peur. Lorsque ses lèves effleurent les miennes, je me sens renaître et mourir à la fois, cette étrange sensation me coupe parfois la respiration, mais elle revient, à l'écoute de nos coeurs battant à l'unisson. J'ai peur, peur d'une nouvelle déception, d'un nouveau mensonge, peur d'un nouvel échec véhiculé par des sentiments trop intenses. Mais je ne peux les contrôler; dès le réveil, ils m'envahissent tout entier, je frémis, je l'aime, je me meurs. Jamais un sentiment ne m'a procuré que du plaisir, ou au contraire que du mal-être, les deux ont toujours été étroitement liés, et ont toujours eu le don de me détruire. L'Amour est le pire des sentiments que j'ai ressenti et vécu jusqu'à ce jour. Est-ce réellement positif de dépendre de quelqu'un, de dépendre de cette simple flamme qui nous anime, de vivre au dépend de ce simple sentiment qu'est l'Amour ? Je ne pense pas. On aime, souvent sans limite, sans compter, sans se soucier d'une éventuelle embûche qui pourrait être semée sur notre chemin, on est aveuglé, aveuglé par l'être aimé et par notre trop plein d'Amour; et lorsque la réalité nous rattrape, pire encore, lorsque la relation pour laquelle on a accepté de se livrer sans concession et dans la plus grande des sincérités touche à sa fin, on tombe, le coeur abattu, et l'esprit torturé. L'Amour nous rend naïfs, inconscients de l'abjecte réalité qui nous entoure, on a voulu rêver, on en a perdu la tête, avant de perdre notre coeur. J'ai toujours fait de mon cas une généralité, c'est sans doute un de mes plus grands défauts; peut-être que je tente de me persuader que je ne suis pas le seul à considérer l'Amour comme un tunnel infernal, je n'en sais rien.
Mon Amour pour lui est la seule chose pour laquelle j'accepte de me lever le matin, la seule chose pour laquelle je décide de ne pas me laisser ronger par ce mal-être indocile. Avec lui, il m'arrive de vivre, autrement, je ne fais qu'exister. Exister à travers mes lignes, ma réalité; je cours, d'une lettre à l'autre, tentant vainement de fuir la réalité, celle à laquelle aucun de nous ne peut échapper une fois le premier cri poussé, celle qui nous fait rire, pleurer, vibrer, et celle qui, parfois, nous dégoûte.
Cette intense introspection m'a achevé, je vais me coucher, surtout qu'il va bientôt rentrer. Je ne veux pas qu'il voit ces larmes, il n'a pas à les supporter, je ne veux pas qu'il voit cet Amour qui m'habite, qui déborde même, bien que malgré tout, au plus profond de mon être, je veux qu'il en ait conscience, qu'il ait conscience qu'il est mon pilier, ma colonne vertébrale; et que, sans lui, je m'écroule. Je ne sais pas comment je me lèverai demain matin, sans doute avec le plus grand des sourires, comme à mon habitude, avec la même instabilité et la même fatigue que la veille, avec le coeur battant à grands coups contre ma gorge à la vue de son visage parfait et à la divulgation de ses mots exquis. Avec un Amour toujours plus grand, toujours plus vrai, toujours plus meurtrier.