Je laisse mes yeux se promener dans la pièce obscure, tentant de calmer la crise d'angoisse dont je suis victime depuis plusieurs minutes. Ma respiration vit au rythme de la musique, elle s'y accroche, et semble mourir à la fin de chaque morceau. La fumée envahit la pièce, le tabac noircit mes poumons comme mon égoïsme me noircit. Je suffoque, ou semble suffoquer, à la vue du moindre objet traînant dans mon territoire et dénonçant mon changement. Au sol, les chaussures que je n'aurais jamais osé porter il y a moins d'un an m'interpellent, peut-être parce que rien d'autre ne traîne. L'ordre règne. Vu le désordre personnel dans lequel je vis, on pourrait difficilement croire qu'il s'agit de ma chambre. Mon univers est falsifié, je suis la copie conforme de tout ce que je ne veux pas être et méprise. Cette identité s'efface au premier pas posé dans cette pièce, et la triste réalité me rattrape : j'ai un problème. Celui de ne pouvoir être moi-même que dans ces treize mètres carré. Celui de paraître, au lieu d'être. Celui d'exister au lieu de vivre. Celui de ne pas croire en l'amour, alors que je suis amoureux. Celui de me laisser souffrir, et de me plaindre ensuite d'un degrés de souffrance trop conséquent. Oui, il s'agit bien d'un seul et unique problème : il tourne autour de mon instabilité déconcertante et démesurée. Les pensées noires disparaissent, et je me sens disparaître avec elles. La crise est terminée, ma cigarette consumée. Ma respiration revient; mais ma tête souffre.